Article de mai 1999 par Jacqueline Danna
Une femme entretenue, cela ne fait pas très bon genre. Hier, c’était une femme de mauvaise vie, aujourd’hui, c’est une traîtresse qui lâche la cause du féminisme. C’est pourtant le titre d’un roman qui vient tout juste de sortir chez Albin Michel, un drôle de roman. écrit par une avocate déjà auteur de cinq livres.
Une femme entretenue est un conte de fées effronté qui remet en question trente ans d’émancipation féminine. On a un peu de mal à croire en l’héroïne. Florence, mi-libertine, mi-midinette qui, de guerre lasse, un jour de grande fatigue, s’en remet totalement aux bons soins d’un homme, abdiquant indépendance et autonomie.
Florence, après avoir réussi une brillante carrière d’architecte, s’être débarrassée de deux maris, se retrouve au bord de la faillite. Une femme seule, en plein naufrage, talonnée par les créanciers, menacée d’être expulsée, abandonnée par ses clients et ses financiers. Survient le prince charmant qui l’enlève sur son grand cheval blanc, avec sa Bentley, son chauffeur, Manuel, ses palaces et ses dîners fins. Un prince banquier et richissime. Il va sauver Cendrillon de la ruine et du déshonneur. l’installer confortablement, régler ses dettes. En échange, Cendrillon se livre à lui corps et âme. Petit détail : le prince est marié. Les temps ont changé. Qu’à cela ne tienne. Cendrillon saura rester à sa place, attendre, toujours disponible chaque fois que le prince aura une heure, un jour, une semaine de libre. Elle a renoncé à son indépendance mais elle est libérée des sordides problèmes matériels. Elle est entretenue, certes, mais sincèrement amoureuse de son banquier chevaleresque. Elle peut enfin se reposer. Combien de fois, alors qu’elle se battait pour élever ses deux fils, qu’elle se mesurait à un travail dévorant, a-t-elle soupiré : « N’avoir pas réussi en vingt-cinq ans à appuyer ma tête sur l’épaule d’un homme pour m’en remettre à lui ne serait-ce que quelques heures, c’est un comble ! ».
Et voilà qui est fait. Florence a déposé ses bagages, docile, amoureuse, dépendante, libérée. non plus du joug masculin mais des soucis financiers. disponible pour ses enfants, épanouie.
« Et si la domination masculine n’était pas le fléau que l’on lit ? », s’interroge Marielle Gallet.
Tous les princes ne sont pas des banquiers. Ils sont souvent charmants sans autres bénéfices secondaires. A l’usage, leur charme s’encroûte tandis que les charges s’accumulent sur leur bien-aimée, à qui ils ont fait des bébés. Commencent les doubles, les triples vies. Au bureau, au berceau, au dodo. Mère, travailleuse, amante. Cendrillon ne va plus au bal, fait des jour¬nées de quatorze heures, soigne, cajole, ravaude, fait la cuisine, l’amour, les carreaux. le repassage, la conversation, court au bureau, à l’usine, à l’atelier. Il y a des moments dans l’existence des femmes où tout explose : elles sont écartelées entre leurs aspirations, leur goût du travail, leur besoin de se réaliser, leur famille, leur mari et leurs enfants, sans parler du reste.
Et de temps en temps, elles se révoltent. Ce n’est pas nouveau. Il y a vingt ans. Christiane Collange publiait un essai chez Grasset : Je veux rentrer à la maison, un souhait encore plus à contre-courant que le rêve d’être une femme entretenue. Tollé dans les milieux de l’intelligentsia parisienne, critiques violentes des féministes mais énorme succès populaire. Les lectrices réagissaient à la plainte de l’auteur car c’était la leur :
« Je refuse, écrivait Christiane Collange, de choisir entre mon destin de femme qui travaille et ma vie de mère de famille. Je ne veux pas voir mes quatre fils deux heures par jour, au pas de course, au milieu des hurlements. Je ne crois ni à la libération par le travail ni au sacrifice inconditionnel de la femme à la maison. J’ai envie de vivre. J’en ai assez d’être coupée en deux. Je suis fatiguée. Je réclame le droit de cboisir, celui de rester à la maison quand j’en ai envie, quand les enfants en ont besoin. Rester à la maison, c’est aussi être une femme active. Il est faux de dire que les femmes ne peuvent s’affirmer que par le travail. La vie professionnelle à plein temps plus des enfants petits, c’est destructeur. Les mères sont ridées par la double bataille qu’elles mènent au bureau et à la maison, écrasées par un monde professionnel qui a été conçu par des hommes pour des hommes. Plus que la réussite sociale, ce qui compte, c’est la qualité de la vie. Il faut organiser l’univers professionnel pour que les travailleuses puissent mener de front leur légitime désir de travailler et leurs devoirs de mères de famille. »
En 1987, Michèle Fitoussi repart en guerre, avec Le Ras-le-bol des superwomen : J’avais deux enfants de quatre et deux ans, je travaillais toute la journée, j’ai ressenti une immense fatigue, je n’arrivais pas à tout mener de front.
Il fallait tout faire à la fois. Si c’est ça la libération de la femme, eb bien!, on s’est fait avoir.
A trente ans, on commence à réussir. Celles qui ont fait des études démarrent en flèche sur la piste du travail. Bien installées dans leur métier, pleines de projets et d’ambitions. Heureuses aussi de se marier et d’avoir des bébés. Et là, c’est le choc, la brusque confrontation avec une réalité qu’elles n’avaient jamais connue. Elles deviennent amères. ce n’est pas cela qu’elles avaient imaginé. Elles devaient avoir vingt partout : à la maison, au bureau, au lit. Elles se sentaient épuisées et coupables. Elles avaient le sentiment de ne jamais en faire assez, pas assez avec les enfants, pas assez avec les employeurs, pas assez avec le mari. En particulier, elles ont peur de ne pas être assez présentes auprès des enfants, pas assez efficaces. Elles avaient lu Dolto, elles pataugeaient dans l’angoisse. Conséquence, elles surprotégeaient leur progéniture pour compenser leurs manques.
Rentrer à la maison ? Impossible, trop violent. Elles tiennent le coup, mais elles y laissent des plumes. Qui les avait préparées à cette vie où tout se mélange : les diktats des féministes, les sermons de la génération précédente, les hurlements des enfants et l’indifférence des hommes ? Les papas poules ? Formidable mais il n’y en a pas assez.
Faire tout à la fois, on va peut-être y arriver. Echevelées, épuisées. Mais ces dernières années, les femmes ont évolué, elles ont renoncé au perfectionnisme au profit de l’harmonie et de l’équilibre. Aujourd’hui, ce sont les quarante-quarante-cinq ans qui s’inquiètent. Celles qui ont des enfants adolescents, l’âge de tous les dangers. Si vous n’êtes pas physiquement présente, la situation vous échappe en une minute. S’occuper de grands enfants, c’est un boulot à plein temps. On ne peut plus déléguer comme on le faisait avec les bébés.
Rien n’est résolu, on reste écartelée entre la famille et la carrière. Mais les femmes ont pris conscience de la fragilité des choses, du temps qui passe trop vite, elles redonnent de l’importance à leur vie privée. Et on est nombreuses à mettre la pédale douce dans notre boulot. Alors, il faut un homme à côté qui aide à assumer. On perd peut-être une certaine autonomie, mais cela en vaut la peine. Il y a des priorités qui s’imposent. L’héroïne d’Une femme entretenue se laisse enfermer dans une prison dorée, à un moment de sa vie où elle est particulièrement fragile. Pourquoi pas ? Moi. je peux comprendre… »
Le Ras-le-bol des superwomen, édité chez Calmann-Lévy, en 1987, avait lui aussi rencontré un immense succès. Plus de trois cent mille exemplaires vendus.
« Ma génération s’est bradée, se révolte Michèle Fitoussi, peut-être parce qu’elle n’avait pas une image suffisamment valorisante d’elle-même. Elle s’est retrouvée taillable et corvéable à merci. Or, les femmes ont aussi le droit à une protection affective et financière ».
Etre protégée! Un vieux rêve caché des amazones… Le sociologue Jean-Claude Kaufmann. auteur de La Femme seule et le Prince charmant (éd. Nathan) avertit : « Aujourd’hui les filles réussissent à l’école aussi bien et même mieux que les garçons. Elles font des débuts prometteurs dans leur carrière professionnelle, tout en rêvant à l’amour et à de futurs bébés : le travail n’efface pas Fertile de fonder une famille. Or, c’est là que tout se gâte. Après les premiers temps légers de la vie à deux, à mesure que la famille s’organise et que les charges deviennent plus lourdes, les femmes restent condamnées à assurer l’essentiel. L’emploi féminin est défini alors comme secondaire par rapport à celui de l’homme, la femme continuant à être identifiée par son rôle ancien de dévouement à la famille. Concilier le travail et la famille ? Cela reste extrêmement difficile, de petites améliorations peuvent être obtenues, jamais de solution parfaite. C’est ce qui pousse les femmes à retarder l’échéance de l’engagement familial. Le rêve de bébés, d’amour, de famille, est toujours là. Mais le mouvement qui pousse les femmes sur le chemin de l’autonomie reste le plus fort, et nombreuses sont celles qui choisissent de rester seules, même si elles ne se sentent pas épanouies. »
Les filles aux abords de la trentaine s’interrogent. Emmanuelle, trente et un ans, mariée. est inquiète. Elle a démarré une brillante carrière de juriste et a été contactée pour un poste à responsabilité : « Un boulot très intéressant, très bien payé, mais des horaires de fous, douze heures de travail par jour. J’hésite. Dans un an, je veux mettre un bébé en route, je n’ai plus le choix, j’aurai trente-deux ans, je ne peux plus attendre. Comment vais-je faire si je rentre le soir à neuf heures ? Mais je veux mon bébé, rien ne m’arrêtera. Ma mère pourra-t-elle m’aider ? Faut-il que je renonce à ce travail ? Tout le mal que je me suis donné depuis dix ans, pour mes études, pour grimper les échelons, m’imposer dans mon travail… Tout ça pour rien ?… Je ne sais plus quoi faire. Mon mari, lui, aime bien son petit confort. Avoir un bébé, ce n’est pas au premier rang de ses préoccupations. Il ne se rend pas bien compte. Je suis seule pour décider. c’est difficile. »
Je ne sais pas ce que je vais faire, soupire Laurence, trente ans, enceinte de cinq mois. La crèche ? Pas sûr qu’il y ait de la place, je ne le saurai qu’au dernier moment. Prendre quelqu’un à la maison, on ne sait jamais sur qui on tombe et cela coûte trop cher. Et puis, j’ai envie de m’occuper de mon bébé. Travailler à mi-temps ? Peut-être… mais les postes à mi-temps sont rarement intéressants. Je vais gagner moins et nous aurons des frais supplémentaires avec le bébé… Je ne sais pas ce que je vais faire…
Incertitude, toujours. Celles-là ont entendu le discours de Michèle Fitoussi. Mais cela ne règle rien, elles sont juste plus lucides, plus inquiètes que la génération précédente. Le travail, elles connaissent, la fatigue aussi. Elles savent ce qui les attend. Elles veulent une famille, elles l’auront. A elles de gérer la situation. Elles ne comptent que sur elles seules puisque l’Etat, la société, les hommes semblent indifférents à leurs problèmes pratiques. Ce qui n’empêche pas les grands esprits de se lamenter sur la baisse de la natalité.
Il serait temps de comprendre que la maternité est une fonction sociale irremplaçable, aussi importante pour la nation qu’un poste d’expert-comptable. Imaginons un peu… Si les femmes faisaient la grève des bébés ? Si leur ras-le-bol les poussait soit à se réfugier dans le bras d’un prince charmant, riche de préférence (ce qui ne court pas les rues), soit à abandonner leur rôle de procréatrices pour se consacrer à une vie professionnelle réussie ?
Le monde du travail doit s’organiser pour respecter les temps forts de la vie des femmes, en aménageant les postes de travail, les horaires, les tâches à réaliser à domicile, les temps partiels intelligents. Jean-Claude Kaufmann a raison lorsqu’il affirme : « La femme, en sortant de son rôle traditionnel de dévouement au foyer, pose la question de l’avenir de lupuline. Et ca, c’est la vraie révolution. »
Donc les mères de famille en ont assez, menacent de devenir des femmes entretenues… Qui l’eût cru il y a vingt-cinq ans ? L’héroïne de Marielle Gallet exprime bien ce désarroi : « J’en étais là. Après avoir milité pour l’émancipation des femmes dans les années soixante-dix, aujourd’hui, je ne savais plus quoi penser. N’aurais je pas été plus heureuse, bourgeoisement mariée, en me consacrant à l’éducation de mes enfants ? »
Sûrement pas. Dépendre financièrement d’un homme, fût-il charmant, sera toujours un piège. Mais la femme qui a des ambitions professionnelles devra les mettre en veilleuse lorsqu’un berceau s’installera dans sa vie. Elle entrera dans l’ère des compromis, elle négociera avec plus ou moins de bonheur les maladies des enfants, l’humeur du patron, les grossesses… si elle a un compagnon sympa qui sait être père, mari et amant, elle y arrivera. Il faut bien que les princes servent à autre chose qu’à peupler nos rêves.
