Article de mars 2004 par Laurence Haloche
Le procédé n’est pas nouveau mais quelle jubilation de pouvoir lire les confidences d’un mort. Un mort du jour, encore prisonnier, pour quelques instants, du sas qui précède la grande bascule vers un possible néant. Voilà Brice, jeune homme de 39 ans, en léger différé d’outre-tombe.
Dans cette « dormance » aux allures du confessionnal, il s’installe, curieux de pouvoir définir son nouveau statut d’âme ballottée entre « une part d’identité qui se rétracte, et cette fluorescence attractive et inaccessible qui va en s’épanouissant ».
Seule la mémoire lui permet encore d’emprunter la dernière passerelle vers le monde vivant. Qu’a-t-il comme souvenirs, ce drôle de type devenu dentiste par obsession de la bouche, ce célibataire endurci, père d’un enfant qu’il ne peut pas reconnaître, ce romantique amoureux d’une femme qu’il s’évertue à frôler sans jamais la conquérir vraiment ? Comme lorsque la vie défile à rebours, les événements les plus marquants de son existence déboulent, passés au nouveau tamis qu’impose l’état post-mortem.
Suivant le précepte de Francis Scott Fitzgerald selon lequel « toute vie est un processus de destruction », il fera l’amer bilan d’un joyeux fiasco. Dans ce récit maîtrisé qui déconstruit habilement la durée, Marielle Gallet offre au personnage principal une touchante audience aux souvenirs. La Dormance aurait également pu avoir un sous-titre : « Ai-je gâché ma vie en ne la partageant pas ? » Dernier avis aux cœurs frileux et solitaires.
