Interview du 09 août 2001 :
Dans son roman « La passion d’Églantine Verpillat Marielle Gallet, avocate émérite au barreau de Paris, se refuse à juger la télévision qui, chaque jour, nous entraîne un peu plus vers les « abîmes de la bêtise et du raisonnement facile. Son héroïne est une femme comme les autres, dans laquelle nous pourrions retrouver certains de nos travers. Une femme inquiétante aussi, puisqu’elle ira jusqu’à tuer. Une façon pour l’auteur de répondre à toutes ces questions qui la taraudent sur l’évolution des médias au cours du défunt XXe siècle. Marielle Gallet déclare avoir eu la politesse d’écrire un roman pour ne pas ennuyer le lecteur. Derrière ce qui apparaît comme une histoire folle, elle montre du doigt l’émergence d’un monde virtuel.
- D’où vous vient l’idée de cette groupie télévisuelle ?
Mon œuvre est essentiellement une réflexion sur la civilisation de l’image telle que nous la vivons aujourd’hui en France et, vraisemblablement, à travers toute l’Europe. Le débat s’est ouvert de façon plus publique au moment de la diffusion de « Loft story », mais ce sujet occupe mon attention depuis bien plus longtemps. Le XXe siècle est le premier de l’image, de la communication, du virtuel. On nous a fabriqué des mondes à travers lesquels nous pouvons vivre uniquement avec notre imaginaire. J’ai voulu incarner l’ensemble de mes interrogations par un seul personnage. Entendons-nous bien : c’est un roman. Je n’ai jamais voulu écrire un traité philosophique.
- Vous ne ressentez aucune haine envers la télévision et son monde si spécifique ?
Aucune. Il faut toutefois conserver un minimum d’esprit critique. Je ressens un plaisir intense à regarder la télévision ou à aller au cinéma, mais, dans le même temps, je m’oblige à dénoncer les dérives de ces médias modernes. Le petit écran peut rendre fou. Je n’invente que peu de choses en somme. Des faits divers comme l’assassinat de la présentatrice anglaise Jill Dando ou celui de John Lennon permettent de mieux comprendre le processus mental de ces fans qui perdent la raison. Qui osera dire qu’il ne s’est jamais emballé pour telle ou telle star ? Qui n’a jamais été groupie ? Dans mon roman, cet engouement prend une forme délirante, mais au départ, nous sommes tous un peu pareils.
- Quand faut-il commencer à s’inquiéter ?
Les choses deviennent pénibles à vivre dès le moment où l’on bascule dans un monde de virtualité et que l’on perd ses repères dans la vie réelle. Cela se déclenchera chez mon héroïne au moment de l’absence de son présentateur-vedette à un rendez-vous cathodique. Les personnages de la télévision sont, pour beaucoup, des familiers que l’on reçoit chez soi. Quand notre habitude n’est pas assurée, il y a déséquilibre. Qu’on le veUille ou non, nous nous sentons déstabilisés. Le jour où cet homme avec qui Églantine parle à travers l’écran, n’est pas là, elle va faire basculer sa vie dans l’horreur. Elle se regarde elle-même, se métamorphose physiquement. Elle veut lui révéler son amour, car elle est persuadée que lui aussi l’aime. Elle croit à cette communication qu’elle entretient seule au quotidien. Combien de personnes âgées allument leur poste et font la réflexion au présentateur que sa cravate n’est pas assortie à son costume ?…
- Ne faut-il pas y voir essentiellement une réaction à la solitude ?
Ce n’est pas que cela. La télévision trompe la solitude. Avant, les gens sortaient se promener ou lisaient, et il n’y avait pas de présentateurs qui entraient littéralement dans le salon. Pour certains, les jeux du soir à la télévision sont l’occasion de dîner en tête-à-tête avec quelqu’un. Petit à petit, cela bouleverse notre mode de pensée et ce phénomène ne peut pas nous laisser indifférents. Il peut y avoir, un dérapage. Mon héroïne n’est pas douée pour le bonheur. Elle n’a aucun charisme, n’est pas belle, possède une intelligence très moyenne. Elle fait partie de la masse. Là. seule chose intéressante chez elle est qu’elle veut échapper au destin sinistre qui est le sien. Son rêve la sauve d’une médiocrité totale.
- C’est sur cette médiocrité que jouent aujourd’hui tous les directeurs de chaîne…
Absolument, « Loft Story » en est un exemple, mais ce n’est pas le seul. Tous les petits banlieusards de Franche cherchent aujourd’hui à devenir des Zidane. Des Elglantine Verpillat, il y en a beaucoup par tout. Nous sommes dirigés par les médias, au détriment des pouvoirs politiques et de toute autre pouvoir. Ce n’est plus la réalité qui dicte les besoins des téléspectateurs, mais bien le petit écran, qui les pousse à adopter certaines attitudes particulières et totalement illogiques.
